8:00 CHEZ GENEVIÈVE (2020)


Il est 8:00 au réveil en face de la télé. J'ai pas envie de monter. C'est l'heure d'y aller. [Il lui demande si on y va.] "Non !" Il est 8:00, mais en réalité il est 20:00. Enfin plutôt 20:26 si on en croit la grande aiguille qui vient de dépasser le chiffre 5. L'horloge à ma gauche s'est arrêtée. "Mon mari me manque." L'horloge à ma gauche est sûrement déréglée. En tout cas il n'est sûrement pas 6:37. Ou serait-ce 18:37 ? À moins qu'elle n'indique 12:37. Serait-il 00:37 ? Il fait nuit si tôt l'hiver. C'est tout comme. Et de toute façon, je ne vois plus très bien les aiguilles. "Vous savez, je suis née en 1937. Alors, j'en ai vu passer des choses. Mais maintenant je suis seule. Seule avec la télévision." [Le JT du 6 Novembre 2020 leur indique qu'il faut de nouveau bien respecter les distances de sécurité, et bien porter les masques pendant que la deuxième vague les submerge de gel hydro-alcoolique.] Je ne peux pas supporter la distanciation. "Ma famille me manque vous savez ... Mais maintenant je suis seule. C'est comme ça ! Bon, aller ! On y va !" [Il la prend par les côtes et compte jusqu'à trois.] 1, 2, 3 ! Après un effort silencieux et instable, je traine mon boulet de déambulateur, vers l'escalier. À moi que ce ne soit l'inverse ... Ça doit sûrement dépendre de la manière de lire les moments. Parce que de toute façon, je ne peux même plus coudre à cause de ma vue. Et je n'en ai plus la force. Je passe devant l'horloge à droite de l'escalier, qui est tombée en panne il y a de ça un an. Personne n'est venue la réparer. On me dit que j'exagère, mais je suis sûre que ça ne fait pas que 3 mois qu'elle s'est arrêtée. Je la regarde brièvement. 1:38. Il a vraiment des drôles d'horaires ce jeune homme qui m'accompagne au lit. Et dire qu'elle s'est arrêtée en pleine nuit, ou en début d'après-midi : elle s'est sûrement arrêtée pendant que je dormais. Des fois, j'aimerais m'arrêter comme cette horloge a traîné son aiguille handicapée vers un repos irréparable. Alors je monte sur mon siège mécanique au 1er étage. L'étage est étonnamment vide, comme à son habitude. Mon mari me manque. Je passe par ma chambre au lit double auquel il ne reste qu'une aiguille qui tourne. Le réveil indique alors 21:26, si on en croit la grande aiguille qui vient de dépasser le chiffre 5. Il commence à faire nuit tard au printemps, et mes volets sont déjà fermés. C'est impressionnant comme le temps paraît si long et si court à la fois. Je ne le mesure plus pour me préparer à aller dormir. Les chiffres n'ont désormais plus de sens. Quand il est 8:00, il n'est jamais vraiment 8:00 ici ... De toute façon, certaines horloges se sont arrêtées en cours de route, et il n'a pas été possible de les ramener à la vie. Un peu comme les souvenirs qu'on oublie. Il ne reste plus que l'objet, qui perdure encore longtemps. Il n'est pas vraiment 8:00 ici, et les piles épuisées ont probablement fini par dérégler les pendules de ma maison petit à petit. Il n'est sûrement pas vraiment 8:00 ici ...

 

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